On est jeudi soir, il est 8h30 et il y a une coupure d’électricité depuis maintenant deux heures. En fait ici, l’électricité est gratuite (dans les coins les plus paumés) et donc l’entreprise publique voit pas vraiment la nécessité d’entretenir les lignes…
Je vais en profiter pour essayer de décrire un peu l’endroit où on est…
On habite à playa tortuga, un peu après san juan de goldones, bien après rio caribe sur la péninsule de paria. Grosso modo sur une carte, la route s’arrête à san juan…
La péninsule de paria est célèbre dans tout le vénézuéla pour ses plages magnifiques, son cacao (le meilleur du monde parait il, mais vu qu’ils sont aussi persuadés d’avoir les meilleures bières du monde, faut quand même voir à relativiser…) et son narcotrafic…
On vit dans la maison de la mancomuninad, à la playa tortuga. Playa tortuga, c’est une ancienne hacienda abandonnée par un gringo quand Chavez est arrivé au pouvoir (un peu dans le même style que les bourgeois parisiens qui sont allés planqués leur bagnole à la campagne en 1981, persuadés que tonton Mitterrand avait déjà appeler l’armé rouge à venir collectiviser la France..)
Et donc Nelly et Anna, deux femmes d’environ 60 ans, ingénieur civile et sociologue, formés aux states et à Harvard, décident de venir occuper l’espace ainsi abandonné ;
Après quelques années, le gouvernement leur attribue la terre de manière officielle, elles se construisent alors une baraque et gardent l’ancienne pour la mancommuninad ;
La mancommuninad, c’est huit villages des alentours qui se sont organisés en conseils communaux, une forme d’autogestion de communauté. Se rendant rapidement compte qu’ils ne pourront pas réaliser leurs projets chacun dans leur coins, ils ont décidé de se regrouper pour pouvoir les mener à bien, en collectivisant les coûts.
Pour situer un peu le contexte, sur les villages, il y en a un qu’a pas l’électricité, l’eau courante c assez rare, le premier médecin est à carupano, soit deux heures de bagnole (inutile de préciser que c’est un luxe difficilement accessible)..
Le taf de Nelly et Anna est vraiment impressionnant ça fait maintenant quatre ans qu’elles s’occupent d’organiser des journées de formation pour les paysans, les aident à monter des coopératives (pour l’instant il y en a quatre : transport, production de cacao, construction d’habitat et.. je sais plus) ; Ils se réunissent tout les dimanches au sein de chaque village et tout les vendredis, les voceros (portes paroles) de chaque communauté viennent à la playa tortuga pour l’assemblée de la mancommuninad.
En ce moment avec la chute duc cours du caca, ils sont limite à crever la dalle mais trouvent toujours la force de continuer à s’organiser et à lutter.
Luter un peu envers et contre tous…
Le maire et le governador (élu régional) sont appuyés par Chavez mais sont soient incompétent soient corrompus, selon votre degré d’idéalisme. Les huit villages sont répartis sur une zone d’à peu près 25km2. Au début je ne comprenais pas pourquoi c’était pas les huit villages les plus proches, mais en fait c assez simple. La plupart des villages ici vivent du narco trafic et voient donc nullement l’intérêt de s’investir dans un processus autogestionnaire socialiste. Juste pour préciser, la guerre des gangs entre village fait des ravages, et on compte plus le nombre de gamins adolescents buttés pour le compte des parrains de petit village perdus dans ce paradis.
Lutter contre le trafique de drogue et contre les institutions
Les huit villages de la mancommuninad sont les seuls à avoir encore jamais reçu de tune du gvnmt, puisque ici c’est le maire qui contrôle la distribution des tunes et que bien entendu il a tout filer aux conseils communaux qu’il a lui-même créés. Tune dont les communautés n’ont jamais vu le jour, puisque détournés par les voceros, après une petite commission empochée par le maire. Et autant dire que ces huit conseils communaux, organisés de manière autonome n’ont pas la faveur de l’élu.
Du coup, vu que ça s’est passé un peu comme ça dans tout le Vénézuéla, les conseils communaux doivent aujourd’hui suivre une procédure de formation encadrée par le ministère de la participation afin d’obtenir les aides financières.
C’est la formation qui a eu lieu quand on est arrivé. Les paysans ont été prévenu la veille, il fallait qu’ils sacrifient trois jours de travail, se taper deux à trois heures de marche (les plus lointains ne sont pas venus) pour suivre une formation dont ils avaient pour la plupart déjà intégrés les contenus via les formations dispensées par Nelly et Anna (dans le cadre de la coopérative playa tortuga, coopérative de formation idéologique…)
Ils sont venus, conscient que c’était une étape obligatoire pour avoir accès à la création de la banque communale. Les tunes arriveront bientôt ... peut être
Parce que entre temps, le maire a capté que c’étaient les seuls conseils communaux aujourd’hui assez organisés pour espérer avoir les financements d’ici peu donc il est en train de mettre la pression pour qu’ils intègrent dans la mancommuninad l’ensemble de « ses » conseils communaux…
Une dernière anecdote pour finir, pour l’instant… La mancommuninad a développé un projet de sécurité alimentaire intégrale, avec coopérative de production, de transformation des matières premières (pour se passer des intermédiaires), système de distribution jusqu’à des barrios de Caracas, pour aider également les conseils communaux là bas , vendre les produits à un juste prix tant pour le producteur que pour le consommateur, objectif d’autonomie financière à moyen terme, le tout englobant le projet de développement social endogène (instruction, santé, etc…) Le montant estimé est d’environ 1Millions de Bolivar (un peu plus d'un million de francs) pour faire vivre environ six cent familles (plus la distribution a Caracas)
Hier, Fanny est partie en voiture avec Anna, en chemin ils ont croisé sur la route une bagnole de la « police secrète » (en gros la BAC) qui venait d’arrêter un type. Aujourd’hui on a eu les échos de l’affaire. Le type a balancé un demi kilo de coke et son flingue par la fenêtre mais les keufs l’ont grillés. Ils ont rien ramassé mais le type a craché… 40 000 bolivar pour pouvoir se barrer (soit 50 000 francs). Ça se passait à 500 m de playa tortuga…
je précise au passage (Fanny) que les flics étaient en civils et du coup je n'avait pas tilté que c'était eux et comme Nelly nous a dit que tous les gros 4x4 c'était des mafieux, et qu'ils avaient tous des gros flingues sortis ou dans leur jeans, j'y ais cru, en même temps, un mec avec un flingue dans son jeans, avec ses potes qu'ont des flingues, à coté d'un 4x4...qu'est ce qui ressemble plus à un mafieux qu'un flic venezuelien en civil? Je me suis fait un des ces flip...
C’est dur mais l’espoir est tellement grand le projet si cohérent que je ne peux m'empêcher d’y croire… la révolution socialiste ne passera selon moi que par l’éclosion de micro projets qui, se généralisant, reliant les expériences, en arrivera a foutre en l’air ce système véreux. Quand les gens en arriveront à être plus heureux, cad a avoir à bouffer et une habitation correcte en travaillant dans des coopératives plutôt qu’en envoyant leurs gamins se faire buter en transportant de la coke, élisant un maire pourri jusqu'à la moelle en échange d’une télé ou que sais je.. Je parle pas de rêve ou de conscience, mais d'intérêt individuel… tristement lucide et joyeusement utopique…
PS ; vu que toutes les charges élues sont révocables, pourquoi n’avoir pas virer ce maire et ce governador me demanderez vous ? Parce qu’ils sont « chavistes » et que l’heure n’est pas à la division mais à l’unité des forces révolutionnaires..
PS 2 ; le frente nacional comunal simon bolivar avec qui on fait officiellement notre mission.. L’année dernière ils sont venu à playa tortuga faire une assemblée.. Nelly a trouvé Andres notre maître de stage en train de copier tout Ses document sur clé usb. Avec le projet de monnaie sociale qu’elles ont bossé pendant deux ans par ex, et qu’ils tentent ainsi de s’approprier.. L'anarchisme n’as as le droit de citer ici, et si l’idée est bien de créer une coopération entre un pouvoir populaire un pouvoir étatique ; je suis de plus en plus convaincu que n’importe quelle orga tombe très rapidement dans une lutte de pouvoir plus que de travail révolutionnaire…
Ps 3 ; une petite illustration des missions sociales impulsées par le gouvernement, ma mission « Madre del Barrio ». Le principe : donner 15 bourses par communauté à des femmes en situation précaires, cad avec des enfants et sans revenu. La bourse est de 2/3 du salaire minimum, versée tout les mois pendant un an et est conditionné à la participation à des ateliers de formation afin qu’à la fin de l’année les femmes puissent travailler dans un projet qu’elles auront développées ;
Ici dans la mancommuninad, cela représente 120 bourses, et les villages qui n’avaient pas besoin de 15 bourses les ont « données » aux autres villages de la mancommuninad qui en avaient plus besoin (plutôt que de les donner à des femmes de leur villages qui n’en avaient pas vraiment besoin..). Nelly et Anna ont organisés des ateliers de formation avant le début du programme afin que qd celui-ci commence, les femmes puissent avancer plus rapidement dans la réalisation de leur projet…
Comme toujours le maire (chaviste rappelons le à demander à ce que se soit la mairie qui gère les bourses afin de se sucrer au passage (« frais de fonctionnements »..) Prévenus par Nelly et Anna, l’institution a refusé et rappelé que seules les banques communales sont aptes à gérer ses ressources… Le projet le plus développé pour l’instant est celui de panaderia (sorte de boulangerie) collective… Mon stage consiste à développer le système de controllara social à savoir d’une part organiser le dépôt de plaintes cf. les dysfonctionnements des institutions et par ailleurs le système de contrôle des gestions des ressources internes au conseil communal.
Salut les rennais, c'est Alex Boulton qui vous passe le bonjour. J'espere que tt se passe bien pour vous. Y Fanny, recordate, un arepa cada dia esta bueno para la salud
On ne se plaint pas, mais les berges de la Garonne nous tente tandis qu'il faudrait s'acharner sur nos cours... Mais n'est-ce pas sur le terrain qu'on apprend ??? Vous devez en savoir quelque chose !!
Continuez à nous envoyer toutes ces petites infos qui, je crois, nous font également entrapercevoir un espoir de changement. Même ici... !!! On y crois, et on le fera !
...